Depuis la fondation de la Ve République en 1958, la France a connu une succession d'élections présidentielles qui ont profondément façonné son histoire politique et sociale. De la fondation gaulliste aux chocs électoraux du XXIe siècle, chaque scrutin a révélé l'état de la société française et dessiné les contours du pouvoir. Retour sur plus de six décennies d'histoire présidentielle, à l'approche de l'élection de 2027.

La Ve République et l'élection au suffrage universel direct (1958-1965)

La Ve République est née en 1958 d'une crise politique majeure : l'effondrement de la IVe République face au problème algérien et à l'instabilité gouvernementale chronique. Le général Charles de Gaulle, héros de la Résistance, est rappelé au pouvoir et fait adopter par référendum une nouvelle Constitution qui renforce considérablement l'exécutif.

Dans ce premier cadre constitutionnel, le président de la République était élu non pas directement par les citoyens, mais par un collège de grands électeurs (environ 80 000 élus locaux et nationaux). C'est ainsi que de Gaulle est élu président en décembre 1958 par ce collège, sans vote populaire direct.

1962 : la réforme qui change tout

Après l'attentat du Petit-Clamart contre sa voiture en août 1962, de Gaulle tire la conclusion que le président doit disposer d'une légitimité populaire directe pour gouverner efficacement. Il soumet par référendum (en octobre 1962) la révision de la Constitution pour instaurer l'élection du président au suffrage universel direct. Malgré l'opposition de l'Assemblée nationale (qui vote une motion de censure contre le gouvernement Pompidou), le référendum est approuvé par 62,25 % des votants.

1965 : la première élection directe — de Gaulle surpris par Mitterrand

1965C'est la première élection présidentielle au suffrage universel direct de l'histoire française. De Gaulle, auréolé de son prestige, pense être élu dès le premier tour. C'est sans compter sur François Mitterrand, candidat de la gauche unie, qui recueille 31,7 % des voix. De Gaulle n'obtient que 44,6 % au premier tour — il est contraint au second tour, qu'il remporte avec 55,2 %.

Cette élection révèle que même le général de Gaulle n'est pas inébranlable et que la gauche peut rassembler une part significative de l'électorat autour d'un candidat unique. Elle jette les bases du système bipolaire gauche-droite qui structurera la politique française jusqu'au début du XXIe siècle.

L'ère gaulliste et pompidolienne (1969-1974)

1969Après la crise de Mai 68 et la victoire gaulliste aux législatives de juin 1968, de Gaulle organise un référendum sur la régionalisation en avril 1969. Ayant annoncé qu'il démissionnerait en cas de défaite, il est contraint de partir après le « non » des Français. C'est Georges Pompidou, son ancien Premier ministre, qui lui succède en remportant l'élection présidentielle de juin 1969 avec 58,2 % au second tour face au centriste Alain Poher.

1974Pompidou décède en cours de mandat, en avril 1974, d'une maladie de Waldenström. L'élection anticipée qui suit est mémorable : Valéry Giscard d'Estaing, candidat de la droite libérale non gaulliste, bat François Mitterrand au second tour avec seulement 50,81 % des voix — un écart de moins d'un point qui montre à quel point la France est divisée. C'est la fin du monopole gaulliste sur la droite française.

L'alternance historique de 1981

1981L'élection de 1981 est un moment fondateur de la République française moderne. François Mitterrand, à sa troisième candidature présidentielle, bat le président sortant Valéry Giscard d'Estaing avec 51,76 % au second tour. C'est la première alternance gauche-droite de la Ve République — la gauche accède enfin au pouvoir présidentiel après 23 ans de règne de la droite.

Le soir du 10 mai 1981, des milliers de personnes se rassemblent spontanément place de la Bastille à Paris. La victoire de Mitterrand déclenche une vague d'espoir dans une partie de la population et une inquiétude profonde dans l'autre : certains craignent une soviétisation de la France. Les cent premiers jours du gouvernement Mauroy (nationalisations, retraite à 60 ans, 39 heures, semaine de 5 semaines de congés payés) marquent profondément la société française.

Mitterrand sera réélu en 1988, avec 54,02 % au second tour face à Jacques Chirac, dans le contexte inédit d'une première cohabitation (gouvernement Chirac, 1986-1988).

Chirac, les cohabitations et le choc du 21 avril 2002

1995Jacques Chirac remporte l'élection présidentielle de 1995, au second tour, face au candidat socialiste Lionel Jospin (52,64 % contre 47,36 %). Il s'agit d'une victoire serrée, obtenue sur un thème social fort : la « fracture sociale ». Chirac gouvernera pendant 12 ans, connaissant à son tour une période de cohabitation (1997-2002) avec le Premier ministre Jospin.

21 avril 2002 : le choc national

2002Le 21 avril 2002 reste une date traumatisante dans la mémoire politique française. Au premier tour de l'élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen, président du Front National, arrive en deuxième position avec 16,86 % des voix, devançant de peu le candidat socialiste Lionel Jospin (16,18 %). Pour la première fois de l'histoire de la Ve République, un candidat d'extrême droite accède au second tour de l'élection présidentielle.

Le choc est immense. Des manifestations géantes ont lieu dans toute la France entre les deux tours, sous le slogan « Votez escroc, pas facho ». Jacques Chirac refuse de débattre avec Le Pen et est finalement réélu avec 82,21 % des voix — un score record, largement dû aux votes « républicains » contre l'extrême droite plutôt qu'à un soutien sincère à Chirac.

Sarkozy, Hollande et la présidentielle de 2012

2007Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur et figure dominante de la droite, remporte l'élection avec 53,06 % au second tour face à la candidate socialiste Ségolène Royal. Son discours de « rupture tranquille » et sa promesse de « travailler plus pour gagner plus » séduisent une majorité de Français. Sarkozy présidera pendant cinq ans, marqués par la crise financière mondiale de 2008.

2012En pleine crise de la zone euro, François Hollande bat Nicolas Sarkozy au second tour avec 51,64 % des voix — la deuxième alternance gauche-droite de la Ve République. C'est la première fois qu'un président sortant perd sa réélection depuis Giscard d'Estaing en 1981. Le quinquennat Hollande sera marqué par une popularité qui s'effondre rapidement, le chômage persistant et le terrorisme (attentats de 2015 et 2016).

"Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter." — George Santayana. Comprendre l'histoire électorale française, c'est mieux appréhender les dynamiques de 2027.

Emmanuel Macron : 2017 et 2022

2017L'élection de 2017 est une rupture sans précédent. Emmanuel Macron, ancien ministre de l'Économie de François Hollande, crée un mouvement politique (En Marche !) en 2016 et se présente comme ni de gauche ni de droite. Il arrive en tête du premier tour avec 24,01 %, devant Marine Le Pen (21,30 %), et remporte le second tour avec 66,1 % des voix.

Ni Les Républicains ni le Parti Socialiste ne sont au second tour — une première historique. La recomposition du paysage politique français est consommée.

2022En 2022, Macron est réélu avec 58,55 % au second tour, face à Marine Le Pen (41,45 %). Si la victoire est nette, le score de Le Pen est le plus élevé jamais obtenu par un candidat d'extrême droite dans un second tour présidentiel français. L'abstention atteint 28 % au second tour — un record pour un duel présidentiel, signe d'une partie de la population décrochant du système électoral.

Quels enseignements pour 2027 ?

L'histoire des élections présidentielles françaises depuis 1958 enseigne plusieurs leçons précieuses à l'approche de 2027 :

  • La fragmentation du vote s'accentue à chaque scrutin : il est de plus en plus difficile de prévoir qui sera au second tour.
  • La montée de l'abstention est un phénomène structurel qui pèse sur la représentativité des résultats.
  • Les outsiders peuvent gagner : de Gaulle a failli perdre en 1965, Mitterrand a attendu 1981, Macron a créé sa victoire de toutes pièces en 18 mois.
  • Le second tour reconfigure les alliances : voter sincèrement au premier tour, stratégiquement au second, est un choix que chaque électeur doit méditer.
  • L'importance de chaque voix : en 1974, moins d'un point séparait Giscard de Mitterrand. En 2002, quelques milliers de voix ont suffi à envoyer Le Pen au second tour.

En 2027, pour la première fois depuis 2002, aucun président sortant ne sera en lice. Ce contexte inédit ouvre le champ des possibles comme rarement auparavant dans l'histoire de la Ve République.